Sorcellerie en Afrique : du mythe au mécanisme social, le regard sans tabou de Bali Nébié
Dans son ouvrage Tout savoir sur la sorcellerie, l’expert et écrivain Bali Nébié aborde la sorcellerie en Afrique subsaharienne sans détour ni complaisance. Il dévoile ses racines, ses usages et ses implications sociales et politiques, appelant à une réforme des mentalités et des institutions.
« Qui parle de sorcellerie, parle de mystère ou de force surnaturelle. Le mystère étant compris comme un phénomène ou un évènement dont l’Homme ignore la cause », écrit Bali Nébié, dans sa déclaration préliminaire Tout savoir sur la sorcellerie. Ce ton posé, presque académique, cache une audace, celle de briser l’omerta sur un sujet à la fois craint, sacralisé et instrumentalisé à travers le continent africain.

Dans cet essai incisif, l’auteur, expert de l’Académie Endogène des Savoirs (ACADES), analyse la sorcellerie comme un fait social total, profondément enraciné dans les structures mentales et politiques de nombreuses sociétés africaines.
Bali Nébié récuse d’emblée l’idée selon laquelle la sorcellerie serait une spécificité africaine : « Dès qu’on parle de sorcellerie, tout le monde se tourne automatiquement vers les parties du monde habitées par les peuples Noirs. Pourtant, l’Afrique n’a pas l’exclusivité de cette pratique. »
Il rappelle que bien avant les microscopes et les satellites, l’homme de toutes les latitudes a toujours cherché à comprendre l’incompréhensible. Les phénomènes naturels (éruptions, maladies, foudre, sécheresses) ont souvent été interprétés comme des signes surnaturels. Et, lorsque les dirigeants n’avaient pas de réponse, ils désignaient un responsable symbolique :
« Le drame est que ces dirigeants ignoraient eux-mêmes les causes de ces phénomènes […] acculés, ils faisaient recours à la bonne vieille méthode du bouc émissaire. » Ce bouc émissaire, c’était le sorcier. En cela, la sorcellerie a bien été un mécanisme social d’explication et de régulation parfois au prix de la liberté, voire de la vie, de ceux qui en étaient accusés.
Mais l’Afrique subsaharienne a connu un traitement plus structuré et hiérarchisé de la sorcellerie. Ici, elle s’est organisée en confréries puissantes, aux rites codifiés, avec des fonctions sociales précises : « La sorcellerie était indissociable de l’existence d’organisations secrètes fortement hiérarchisées […]. Les plus redoutables étaient la confrérie des hommes-lions et celle des hommes-léopards. »
Loin des contes, ces groupes disposaient d’un enseignement poussé : botanique, cosmologie, psychologie, météorologie, etc. Ils formaient des élites capables d’agir sur la société, de transmettre des valeurs, de punir ou de réguler les comportements.
« Elles se donnaient pour mission d’œuvrer à la cohésion sociale par la défense des valeurs telles que la solidarité, le respect des aînés, la discipline, l’allégeance aux divinités. »
Dans cette configuration, la sorcellerie était moins une malédiction qu’un outil de gestion communautaire. Cependant, Nébié pointe les dérives mentales de cette structure, notamment à travers le système éducatif traditionnel, qu’il qualifie de dressage intellectuel : « Le système consistait à étouffer la curiosité chez l’enfant, ensuite à graver dans son subconscient des dogmes […]. Presque tous les Africains, y compris les personnes instruites, sont victimes aujourd’hui de ce conditionnement. »
Ce conditionnement, selon lui, est l’un des plus grands freins à l’évolution individuelle et collective en Afrique. Il perpétue la peur de l’invisible, l’impossibilité de remettre en question les traditions, et alimente les procès de sorcellerie qui, encore aujourd’hui, détruisent des vies.
« Les procès de sorcellerie ne visaient nullement à sanctionner des soi-disant mangeurs d’âmes. Non ! Ces procès avaient pour seul but d’écarter temporairement ou définitivement des communautés leurs membres jugés fauteurs de troubles. »
Avec l’ouverture des sociétés africaines au monde moderne, les confréries ont perdu leur autorité, sans qu’une alternative rationnelle ou institutionnelle ait pris le relais : « L’ouverture des communautés africaines au monde extérieur a été fatale au règne sans partage des confréries […]. Il s’en est suivi une prolifération d’individus détenteurs de pouvoirs « surnaturels », entraînant un désordre indescriptible. »
Ce chaos a ravivé les peurs, multiplié les accusations, souvent sans fondement. Des enfants, des vieillards, des femmes, se retrouvent exclus, humiliés, parfois lynchés, au nom de croyances non interrogées.
Pour Bali Nébié, il est urgent de briser ce cycle, mais cela exige une volonté politique forte et cohérente. Il identifie trois secteurs clés à réformer :
1 – L’éducation : pour développer l’esprit critique, la capacité à douter, à questionner, à comprendre.
2 – La justice : pour encadrer, prévenir les procès arbitraires et protéger les victimes.
3 – L’économie : car la pauvreté alimente l’angoisse, et l’angoisse nourrit la croyance. « Les causes principales de ces croyances à la sorcellerie étant la pauvreté et l’ignorance, pour les éradiquer, une ferme volonté politique s’impose. »
Le livre de Bali Nébié est bien plus qu’un traité ethnographique. C’est un acte d’émancipation intellectuelle, une tentative de libérer les sociétés africaines du poids de leurs fantômes et de leurs tabous. Loin de nier l’histoire ou la spiritualité africaine, il appelle à en reconstruire le sens, avec lucidité et responsabilité. La sorcellerie n’est pas qu’un sujet de peur ou de folklore : c’est un miroir. Et Bali Nébié, avec audace, nous y oblige à regarder.
📘 Tout savoir sur la sorcellerie – Disponible dans les librairies partenaires ACADES
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