L’Afrique de l’Ouest à la croisée des héritages : penser avec hauteur, agir avec profondeur

L’Afrique de l’Ouest à la croisée des héritages : penser avec hauteur, agir avec profondeur

Le décès, ce 13 juillet 2025 à Londres de l’ancien président nigérian Muhammadu Buhari à l’âge de 82 ans, des suites d’une longue maladie marque bien la fin d’un destin personnel et clôt symboliquement une époque politique en Afrique de l’Ouest, où les anciens militaires devenus chefs d’État tentaient, tant bien que mal, de négocier la difficile transition entre autorité héritée et légitimité électorale, entre État de commandement et démocratie à construire.

 

La disparition de Buhari est une page d’histoire qui se tourne. Mais l’histoire, contrairement à une feuille que l’on arrache, s’écrit dans la continuité. Et la jeunesse actuelle, qui ambitionne de redessiner les contours de nos républiques, ne peut le faire avec justesse si elle nie les lignes du passé. Car on ne bâtit pas une maison en maudissant ses fondations fussent-elles imparfaites.

 

Un homme, une époque, un miroir

 

Muhammadu Buhari, figure atypique de la scène politique africaine aura été l’incarnation de nombreuses tensions qui traversent encore nos sociétés. Officier rigide, il prend le pouvoir par un coup d’État en 1983, avant d’en être lui-même déchu deux ans plus tard. Plus de trois décennies plus tard, il revient par les urnes en 2015 en battant pour la première fois dans l’histoire du Nigeria un président sortant dans un scrutin démocratique.

 

Un fait rare et presque exceptionnel sur un continent où les alternances véritables se comptent sur les doigts d’une main. Son double mandat à la tête du géant nigérian (2015-2023) fut marqué par un volontarisme certain contre la corruption, une lutte musclée mais incomplète contre Boko Haram et une volonté de restaurer la discipline étatique.

 

Mais aussi par deux récessions économiques, une défiance croissante de la jeunesse, le mouvement EndSARS réprimé dans le sang et des décisions controversées comme la suspension de Twitter. Buhari laisse donc un bilan contrasté. Ni totalement héroïque ni absolument catastrophique. Il incarne l’effort, parfois maladroit, de tenir un cap dans des eaux agitées. Il fut à sa manière, un passeur d’époque à la croisée du vieux monde militaire et du nouvel ordre démocratique que la jeunesse réclame mais peine à structurer.

 

Mourir ne blanchit pas, mais condamner sans nuance aveugle

 

Son décès, comme ceux de nombre de figures politiques du continent ces dernières années, réactive une tentation récurrente notamment celle du rejet global des « anciens ». Il est devenu courant, presque à la mode, de dire que « les devanciers ont trahi », que « les pères fondateurs n’ont rien construit », ou que « l’Afrique d’hier est une honte à oublier ». Mais cette lecture paresseuse et binaire de l’histoire est une impasse.

 

Non, tous n’ont pas trahi. Certains ont agi avec sincérité mais dans des conditions intenables. D’autres ont plié face aux pressions, non par cynisme, mais par absence d’alternatives. D’autres encore, brillants et courageux ont été broyés par des alliances hostiles, à l’image de Thomas Sankara, assassiné dans un silence complice régional ou de Mouammar Kadhafi, éliminé par ceux-là mêmes qui venaient signer avec lui des accords secrets.

 

À ceux qui ricanent dans le confort des réseaux sociaux, il faut rappeler cette vérité simple mais exigeante : gouverner est un exercice rude, souvent ingrat. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer. Il faut proposer, arbitrer, affronter les contraintes du réel, tenir dans le tumulte.

 

L’illusion des ruptures radicales

 

L’un des maux actuels de l’Afrique politique est cette croyance naïve selon laquelle chaque génération doit tout réinventer, balayer tout ce qui précède et poser sa marque comme si l’histoire recommençait avec elle. Ce narcissisme historique qui veut faire table rase au nom de la modernité, est une voie périlleuse.

C’est ainsi qu’au Sénégal, après l’euphorie électorale, les frictions entre Ousmane Sonko et le président Diomaye Faye commencent déjà à fissurer l’image de l’unité promise. En Mauritanie, un simple propos mal formulé ; le président qualifiant son pays de « petit » a suffi à déclencher des appels à sa démission.

 

En Côte d’Ivoire, pendant que le président Alassane Ouattara prépare prudemment sa sortie, la jeunesse politique donne parfois le spectacle désolant de querelles intestines, plus motivées par des ambitions personnelles que par un projet commun.

 

Cette immaturité stratégique, ce manque de patience dans la construction, cette incapacité à transcender les postures pour bâtir des visions partagées est le grand défi de notre temps.

 

Ce que l’histoire exige de nous

 

L’Afrique ne se relèvera pas par l’invective. Elle se relèvera par la mémoire critique, la lucidité politique, l’audace responsable et la capacité à conjuguer le respect du passé avec l’exigence d’un avenir meilleur. Il est temps pour les jeunes leaders d’entrer dans une nouvelle maturité. Non pas celle qui flatte l’opinion mais celle qui structure des nations. Non pas celle qui parle fort, mais celle qui pense profond. Non pas celle qui divise pour exister, mais celle qui rassemble pour durer.

 

Ceux qui gouvernent aujourd’hui ou aspirent à le faire devraient méditer cette formule que je soumets à toutes les consciences sincères : « L’histoire des pères n’est pas une excuse pour fuir sa propre responsabilité ».

 

✍️Franck Olivier / Colombe Média

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