Intelligence artificielle en Afrique : Dr Sambo Kalifa Sankara alerte sur l’urgence de la souveraineté numérique
À quelques heures de la dédicace de son ouvrage Numérique et Intelligence artificielle en Afrique prévue mercredi 20 mai 2026, le Dr Sambo Kalifa Sankara accorde en exclusivité un entretien à Franck Olivier de Colombe Média. Souveraineté numérique, maîtrise des données, infrastructures, formation des jeunes et développement économique, l’expert en intelligence artificielle appelle l’Afrique à ne plus être simple utilisatrice des technologies venues d’ailleurs, mais à devenir un acteur stratégique de la révolution numérique mondiale.
CM : Pourquoi avoir choisi d’écrire un livre sur l’intelligence artificielle appliquée à l’Afrique aujourd’hui ?
SKS : Parce que nous sommes à un tournant historique. L’intelligence artificielle redéfinit déjà les économies, les infrastructures et les rapports de puissance. L’Afrique ne peut pas rester simple consommatrice de technologies conçues ailleurs. À travers mes travaux doctoraux et mon expérience terrain, j’ai voulu proposer une réflexion concrète sur la place que le continent peut prendre dans cette transformation.
CM : À travers ce livre, quel message principal souhaitez-vous adresser aux Africains ?
SKS : Que l’Afrique a une carte majeure à jouer dans la révolution numérique, à condition d’investir dans la donnée, les compétences et ses propres écosystèmes technologiques. Le numérique ne doit pas être vu uniquement comme un outil de consommation, mais comme un levier de souveraineté et de création de valeur.
CM : Vous dites que le numérique est devenu un levier de développement économique. Concrètement, comment cela peut-il transformer l’Afrique ?
SKS : Le numérique permet d’optimiser les infrastructures, d’améliorer les services publics, de réduire certains coûts et de créer de nouveaux modèles économiques. Dans l’énergie, l’agriculture, la finance ou la santé, l’IA peut permettre à l’Afrique de gagner plusieurs étapes de développement.
CM : L’Afrique est-elle réellement prête pour la révolution de l’intelligence artificielle ?
SKS : L’Afrique n’est pas encore totalement prête, mais elle possède un énorme potentiel. Le continent dispose d’une jeunesse dynamique, d’une forte capacité d’adaptation et d’un marché en pleine transformation. Le vrai défi aujourd’hui est d’accélérer les investissements dans les infrastructures, la formation et la gouvernance des données.
CM : Selon vous, quel est aujourd’hui le plus grand retard du continent dans le domaine numérique ?
SKS : Le principal retard concerne les infrastructures numériques et la maîtrise des données. Beaucoup de données africaines sont encore hébergées, exploitées et valorisées en dehors du continent. Cela limite notre capacité à construire des solutions adaptées à nos réalités.
CM : Vous insistez beaucoup sur la question des données. Pourquoi les données sont-elles devenues aussi stratégiques ?
SKS : Parce que les données sont aujourd’hui au cœur de l’économie numérique. Elles alimentent les modèles d’intelligence artificielle, orientent les décisions et créent de la valeur. Celui qui maîtrise les données maîtrise une partie de l’économie de demain.
CM : Peut-on parler de souveraineté numérique africaine alors que beaucoup de technologies viennent de l’extérieur ?
SKS : Oui, mais cette souveraineté doit se construire progressivement. Il ne s’agit pas de tout produire immédiatement, mais de développer nos compétences, nos infrastructures et notre capacité à maîtriser les usages stratégiques des technologies.
CM : L’intelligence artificielle peut-elle aider à résoudre des problèmes concrets comme l’énergie, l’agriculture ou la santé en Afrique ?
SKS : Absolument. Mes travaux doctoraux ont justement porté sur l’optimisation des centrales solaires grâce à l’intelligence artificielle. L’IA peut également améliorer les rendements agricoles, renforcer les diagnostics médicaux ou optimiser la gestion des ressources.
CM : Certains craignent que l’IA remplace des emplois. Est-ce une inquiétude fondée pour l’Afrique ?
SKS : L’IA va transformer certains métiers, c’est une réalité. Mais elle peut aussi créer de nouvelles opportunités. Le risque pour l’Afrique ne serait pas seulement la disparition de certains emplois, mais surtout de rester en dehors des chaînes de valeur technologiques mondiales.
CM : Que doivent faire dès maintenant les jeunes Africains qui veulent évoluer dans le numérique et l’intelligence artificielle ?
SKS : Se former massivement. Aujourd’hui, l’accès au savoir n’a jamais été aussi ouvert. Il faut développer des compétences techniques, mais aussi comprendre les enjeux économiques, stratégiques et éthiques liés à ces technologies.
CM : Pensez-vous que les dirigeants africains mesurent réellement les enjeux de l’IA aujourd’hui ?
SKS : La prise de conscience progresse clairement, mais nous sommes encore au début. L’IA n’est plus uniquement un sujet technologique ; c’est devenu un enjeu économique, géopolitique et de souveraineté.
CM : Si l’Afrique manque le virage de l’intelligence artificielle, quelles pourraient être les conséquences dans les années à venir ?
SKS : Le risque serait une dépendance technologique encore plus forte, avec une perte de compétitivité économique et stratégique. Les pays qui maîtriseront l’IA maîtriseront une grande partie de la création de valeur mondiale.
CM : L’intelligence artificielle peut-elle devenir pour l’Afrique un véritable outil d’indépendance économique et stratégique ?
SKS : Oui, à condition que le continent investisse dans ses talents, ses infrastructures et sa gouvernance numérique. L’IA peut permettre à l’Afrique non seulement de rattraper certains retards, mais aussi d’inventer ses propres modèles de développement.
